Article

Retour sur L.627, film policier tristement actuel de Bertrand Tavernier
4 (1)

Retour sur L.627, film policier tristement actuel de Bertrand Tavernier<div class='yasr-stars-title yasr-rater-stars-vv'
                          id='yasr-visitor-votes-readonly-rater-de61e22cc8f10'
                          data-rating='4'
                          data-rater-starsize='16'
                          data-rater-postid='3758' 
                          data-rater-readonly='true'
                          data-readonly-attribute='true'
                      ></div><span class='yasr-stars-title-average'>4 (1)</span>

Bertrand Tavernier nous a quittés, laissant derrière lui une filmographie aussi imposante que riche. L’on s’attardera aujourd’hui sur L.627, film policier aux allures documentaires qui n’a (hélas) pas pris une seule ride.

“Un film sur la police, mais sur un état dans lequel on est tous, d’indignation, de rage et de lassitude” : tels sont les mots de Didier Bezace, acteur principal de L.627 lors de la promotion du quinzième film de Bertrand Tavernier. Des mots qui trouvent, même 29 années après la sortie du long-métrage, un troublant écho avec l’actualité récente émaillée de violences policières, de bavures et de fatigue accompagnés d’un manque de moyen qui font encore aujourd’hui de L.627 un film au sujet tristement actuel. Parce que le polar de Bertrand Tavernier coupe net avec la tradition observée dans notre cinéma hexagonal : L.627, co-écrit avec Michel Alexandre policier de son état, et membre de la brigade mise en scène dans le film, est né d’un véritable désir, où Bertrand Tavernier sera allé jusqu’à s’endetter de plusieurs millions de francs pour mettre en image son exploration d’un métier en crise aux allures de véritable documentaire.

Lulu, simple flic / © Little Bear, Les Films Alain Sarde

Cinéma du réel


Exit donc, les costumes tirés à quatre épingles et les poursuites en bagnoles flambants-neuves, L.627 s’éloigne du fétichisme que le cinéma hexagonal voue à la figure du policier pour l’ancrer dans une réalité à fleur de peau. Les flics du film de Bertrand Tavernier sont des hommes comme les autres, avec le même manque de moyens et un sens du sacrifice total dédié à leur métier. Les voitures fuient et puent l’essence, les planques se soldent souvent par des échecs et les classieux bureaux ont laissé place à des ALGECO où le manque de place et de matériel ne trouve refuge que dans des caves envahies de cafards qui servent de réfectoire histoire de souffler un peu. Le décor est maussade, et le désir d’authenticité prend donc directement à la gorge.

L.627 doit ainsi son titre à un ancien article du Code de la santé publique français, prohibant la consommation ainsi que le trafic de stupéfiants. Le film suit la vie de Lulu, enquêteur de seconde zone passionné par son métier qui intègrera malgré le désir de ses supérieurs un groupe qui lutte contre le trafic de stupéfiants. Véritable témoin d’un monde en crise, Didier Bezace offre ainsi son attachante bonhommie à cet homme qui doit cohabiter avec les fissures d’un monde qui s’étiole sous ses pieds. Et le film à sa sortie ne s’est hélas pas fait que des amis : en plus de reprocher au film son racisme en mettant en scène nombre de dealers noirs où arabes, Paul Quilès, alors Ministre de l’Intérieur, reprocha alors au réalisateur son manque de véracité, n’hésitant pas à envoyer au front plusieurs policiers, que Bertrand Tavernier recroisera plus tard au hasard en se confondant en excuses. Niant alors l’évident manque de moyens et le quotidien difficile auquel devait faire face nombre de policiers, L.627 avait alors subi de plein fouet son triste constat.

Philippe Torreton, Didier Bezace et Charlotte Kady / © Little Bear, Les Films Alain Sarde

Ce qui fait toujours aujourd’hui de L.627 un film à l’actualité brûlante, au-delà de son statut de film documentaire rompant avec les codes du genre, c’est que nombre d’acteurs et d’intentions artistiques collant au plus près de la réalité tissent une filiation directe avec le Polisse de Maïwenn et de tout un pan du cinéma d’Olivier Marchal. Parce que l’intrigue est ici relayée au plan secondaire, tant ce qui intéresse Bertrand Tavernier est l’évolution de ses personnages dans les décors désolés des fameux ALGECO qui constituent leurs bureaux et de ceux des squats, désolés et abandonnés, où la drogue et le manque de moyens détruit tout sur son passage. Un combat injuste, qui n’aura de cesse de révéler les personnalités et l’engagement sans faille de personnages entièrement dédiés à leur métier. L’usage de la steadycam, au plus près des corps, ainsi que la bouleversante partition de Philippe Sarde, confèrent ainsi à L.627 une véritable authenticité et illustre de la plus juste des manières le combat de petits fonctionnaires contre un ennemi invisible plus fort qu’eux qui n’aura de cesse de les dépasser, la faute à une administration inadaptée.

Gueules de l’emploi


Il fallait inévitablement pour faire exister L.627, bien au-delà d’une intrigue secondaire, un casting suffisamment plausible et attachant et on ne saurait rester qu’admiratif devant le talent et l’audace de Bertrand Tavernier. Outre les inénarrables Francis Lax et Jean-Roger Milo, l’excellente idée qu’a eu le réalisateur de confier le rôle de l’attachant Lulu au formidable Didier Bezace, immense acteur de théâtre disparu en 2011, qui n’aura hélas à part L.627 que trop peu eu les honneurs de premiers rôles au cinéma. Outre Philippe Torreton, avec qui le réalisateur poursuivra sa collaboration sur Capitaine Conan et Ça commence aujourd’hui, l’on peut également apercevoir, en plus de la révélation Charlotte Kady, un jeune Frédéric Pierrot en garagiste qui apparaît enfin en tête d’affiche sur la série phénomène En Thérapie d’Arte ainsi que François Levantal, incarnant ici quelques années avant le Gangsters d’Olivier Marchal un flic bourru. Autre fait amusant : l’on peut également noter l’apparition d’Éric Herson-Macarel, doubleur français de Daniel Craig, Robert Carlyle et Mark Strong dans le rôle d’un policier un brin maniaque.

© Little Bear, Les Films Alain Sarde

L.627 épouse ainsi les vies de ses attachants protagonistes, enfermés dans un décor étouffant duquel tous essaient tant bien que mal de se dépêtrer, avec le même désir de faire leur travail de la plus juste des façons. Héros du quotidien mis face à un effarant manque de moyens et d’attention, la violence et la confrontation entre éthique et dure réalité du terrain se trouve sans cesse remise en question. Au-delà de la question de la violence policière, du délit de faciès, que le personnage principal résumera ainsi en une réplique, mettant de côté toute couleur de peau pour se concentrer sur son combat contre les dealers au sens le plus large du terme, le film aborde également la question de la place de la femme au sein de ses institutions.

L’exploration de Bertrand Tavernier n’a donc, hélas, pas pris une ride et c’est également un talent que l’on peut reconnaître aux plus grands artistes : savoir proposer des œuvres dont le temps n’a aucune prise sur leur qualité et leur véracité. Une œuvre qui se transmettra donc à Nils Tavernier, fils du réalisateur à qui L.627 est dédié, qui mettra en scène les ravages de la drogue dans le documentaire Drogue dis-leur, qui aura également su marquer au travers des générations.

L.627 est disponible en VOD, DVD et Blu-ray.

Cliquez pour voter !
[Total: 1 Moyenne: 4]

Commentaires Facebook

Laisser un commentaire